J’ai vu le « paradis perdu »

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Je suis monté sur mon vieux vélo chinois à une seule vitesse en m’imaginant sur la route 175 entre L’Étape et Chicoutimi. J’ai pédalé à 100 milles à l’heure. Au bout d’une minute, la chaîne a déraillé.

Trois Birmans sont tout de suite accourus pour m’aider à replacer la mécanique. « Go slowly », m’ont-ils dit, hilares, alors que je repartais en les remerciant, tout en sueur.

OK. Slowly...

Les maniaques de vélo vont me comprendre : trois mois sans rouler, c’est trois mois sans manger, trois mois sans respirer. J’avais l’impression de ratatiner, loin de mes deux roues, quand j’ai vu cette bécane d’un autre âge qui me faisait de l’œil. C’était à Bagan, au milieu du Myanmar. Un désert où se dressent 4 000 temples plantés là par des rois fous de grandeur, comme tous les rois, il y a neuf siècles.

Chaque temple était une ligne directe avec Bouddha. Plus les rois érigeaient de pagodes, plus ils tenaient leur pouvoir d’en haut. Moins ils avaient de problèmes ici-bas.

Les rois ont semé les temples de Bagan à la façon birmane : comme des artistes, n’importe où, sans ordre apparent, comme du basilic qu’on saupoudre sur des tomates-bocconcini. Un peu comme leur alphabet tout en rondeurs et en frisettes, les Birmans et leurs pagodes ne sont jamais là où on les attend.

Je suis reparti en imitant les autres cyclistes autour de moi. Slowly, mais quand même assez vite pour dépasser les charrettes tirées par des bœufs qui peinaient le long du chemin à une voie.

Je me suis dit que je roulais dans ce qu’on peut considérer comme un « paradis perdu ». Les voyageurs nourrissent tous cette quête vaine de parcourir un endroit « vrai », « authentique », où la main du touriste a rarement mis le pied. Une place pas trop quétaine, autrement dit. Bagan. L’Unesco voulait nommer Bagan au patrimoine mondial de l’humanité, mais les Birmans sont trop désorganisés, trop têtus ou trop lucides pour suivre les normes de restauration des temples imposées par les experts internationaux.

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Les règles de... l'or

Ça viendra un jour, croyez-moi. Un jour, le Myanmar acceptera les gros dollars venus d’ailleurs pour restaurer les temples de Bagan selon les règles de l’or. De l’art, je veux dire.

Un jour, on ne pourra plus se promener en vélo chinois à une vitesse sur les routes sablonneuses menant à des grappes de pagodes décrépites au bout du désert. Un jour, on n’aura plus le droit de grimper sur ces pyramides pour le simple plaisir de grimper ou pour voir le plus beau coucher de soleil à l’est de Notre-Dame-du-Portage.

Un jour, les autocars climatisés rempliront de grands parkings au pied des pagodes et des guérites garderont l’accès à ce joyau du patrimoine, à l’ombre d’un Hilton avec spa et service de massage aux algues de boue bio sans pesticide. Un jour.

En attendant, Marianne et Émilie ont un plaisir fou, assises sur le porte-bagages derrière nos vélos. Vas-y, papa ! Vas-y, maman ! On va gagner la course contre les chèvres, contre les vaches et contre les vendeurs de petits bouddhas de plâtre qui nous harcèlent en courant.

Pourvu que la chaîne de ma bécane tienne le coup...


Photo 1: Portrait de famille à l’ombre des temples de Bagan. Photo Ruefrontenac.com

Photo 2: Bagan, au milieu du Myanmar. Photo Ruefrontenac.com


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